« Élégies du 4 juin » de Liu Xiaobo

3 juillet 2015

Actualités

Je tiens dans les mains le recueil  Élégies du 4 juin  du poète chinois Liu Xiaobo.

L’élégie, c’est un chant de mort. Celui-ci commence dans la nuit du 4 juin, un an après le soulèvement de 1989, sur la Place Tian’anmen. Quand les troupes de la loi martiale donnent l’assaut contre les citadins et les étudiants grévistes de la faim.

Le poète était là. Il avait 34 ans. Il a vécu dans sa chair l’écrasement sanglant du premier élan pacifique de la population chinoise. L’espoir brisé de la démocratie. Le carnage sur la place, les corps mutilés, la terreur de cette nuit-là, il a gardé tout cela au fond de lui.

Année après année, depuis vingt ans, Liu Xiaobo écrit un poème, en ce jour anniversaire du 4 juin. Il s’y tient. Contraint, souvent, d’écrire en prison ou en résidence surveillée. Sur le «mémorial des héros du peuple » dressé au milieu de la place Tian’anmen, il a vu l’enfer. Fils d’une histoire massacrée, il est le gardien de ces oubliés.

Pourquoi s’imposer un tel geste ? Un geste qui se paie au prix fort. C’est pour lui une manière de fidélité aux « âmes sans domicile fixe des disparus de l’injustice ».

Parler pour ceux qui sont morts, dont le régime s’acharne à effacer les traces. Parler pour les survivants de l’événement. Exorcisme sombre qui, les années passant, se creuse en une vision plus désespérée. Sa parole poétique dépouillée, sans ponctuation rend sensibles les silences et les déchirures.

Dès les strophes de la première élégie, je pénètre dans le grand silence d’après la répression. D’après l’engourdissement du désastre. À pas comptés, j’avance et découvre «des larmes et des taches de sang», et la «rouille des chenilles de tanks».

À la suite du poète, retenant mon souffle, je m’enfonce au cœur de ces catacombes. Sur l’ « immense avenue vide », c’en est fini des grandes foules manifestant. Seulement le tremblement d’ombres indécises, celle d’une jeune fille face aux chars, celle d’une mère d’étudiant disparu, celle d’un homme traînant à grand-peine sa jambe transpercée par une balle. Le poète rentre seul le soir et se fait arrêter. Brutalement jeté soudain hors du temps, dans la prison de Qincheng, cette Bastille du 20e.

Dans l’élégie composée en 1991, Liu Xiaobo fait sortir de la nuit souterraine un manifestant de dix-sept ans mort ce jour-là. Le poète martèle sa peine, répétant « dix-sept ans » en un leit-motiv écorché. Devant la désolation de cette existence perdue, la nature elle-même se révolte. La mer devient folle. Et la mère qui a tenté d’empêcher le jeune homme de manifester parcourt les tombes, éplorée.

Le cœur du poète saigne pour les sans-voix, capte le chagrin des mères, des épouses. Son propre chagrin aussi. L’émotion est palpable dans le tissage des strophes. Qu’est devenu le jeune manifestant aux mains nues qui a ému le monde entier ? se demande le poète.

On le sent pris par le doute. Quand la plupart préfèrent oublier les âmes mortes, s’accommoder de petits ou grands arrangements avec le régime. Dans l’élégie intitulée Une cigarette se consume solitaire, couve la douleur de sa solitude.

Argent, banquets, débauche, «souillure des âmes » : le poète, entre les larmes et la colère, nous plonge dans un monde en plein délitement. Tout est faux, alcool, tabac, diplômes. J’ai l’impression d’entendre le Hugo des Châtiments, dénonçant l’Empire corrompu de Napoléon III. Le 4 juin de l’année suivante, il se tient comme au-dessus d’un gouffre,  « l’humeur est à la défaite ». Le poète évoque pots de vin, trahisons, corruption dans une écriture convulsée, stigmatise « l’art de s’agenouiller avec la plus grande élégance». « Dire la vérité», tout est là, comme il le fait dans un récent essai, « la philosophie du porc ».

Comment oublier les visions des corps martyrisés ? Comment oublier les bourreaux aux «casques d’acier », qui ont effacé toutes les traces de la répression, refaisant, dit le poète, ce qu’ont fait les bourreaux d’Auschwitz. Par ce lien avec les crématoires, il s’inscrit dans la lignée des écrivains européens, penseurs des Lumières ou contemporains qui lui sont familiers.

Liu Xiaobo se tourne aussi sans relâche vers les vivants qu’il entend interroger. Cheminement de plus en plus crépusculaire : le temps passe et les forces vives, anesthésiées, ont vendu leur âme au pouvoir.

Ce regard sans illusions de celui qui assiste, impuissant, aux marchandages du pouvoir en place a quelque chose de poignant :

« Le pouvoir, échange entre le marché et les âmes mortes
Les traces de sang sont balayées par l’argent»

Le poète traverse, solitaire, cette fin des espoirs et des rêves. Enfermé en camp de rééducation, il écrit des lettres à Liu Xia, sa femme qui dépose des lys blancs chaque 4 juin. Déjà la 609è lettre. Les jours passent. Les mois passent. Est-ce cela vivre ? « La prison m’endurcit/ Je suis devenu un rocher dur », écrit-il. La douleur lui souffle des images terribles : le suicide des bébés dans le ventre des mères, les baïonnettes séparant les corps.

Écrit au scalpel, le superbe final pousse la fraternité à l’extrême. Le « 4 juin» est entré dans le corps du poète, dans son sang, nous dit-il, telle une « aiguille oubliée  par des femmes rapiéçant le temps des rêves ». On croit entendre, la nuit, tambouriner à une porte de fer.

Pourtant, malgré le désespoir, malgré la  marée basse du temps présent, il demeure celui qui écrit, vingt ans durant. Fidèle à son engagement envers les morts, dont le seul garant est lui-même. Haute exigence éthique et littéraire.

Depuis 2009, le poète est emprisonné. Jusqu’en 2020. Son crime est immense. Militer pour les droits fondamentaux et participer à la Charte 08. Clin d’œil à Vaclav Havel et aux intellectuels de la Charte 77.

Liu Xiaobo n’était pas à Stockholm lors de la remise du Prix Nobel de la Paix en 2010 L’image de sa chaise vide me hante.

Sur la blogsphère chinoise il n’y a aucune trace du « 4 juin». Le pouvoir l’a effacé, tout simplement, escamotant le réel comme le font si bien les dictatures. Il y a un 35 mai, plaisantent les internautes chinois.

On n’est jamais loin de Kafka avec les dictatures. Ce Kafka doté d’un grand humour, le poète l’a lu. Alors, Liu Xiaobo le sait, dans leurs cellules, les chaises complotent et confectionnent de grands dazibaos de liberté.
Marie-Hélène Prouteau

Liu Xiaobo, Élégies du 4 juin, traduction du chinois par Guilhem Fabre, avant-propos du Dalaï-Lama, Editions Gallimard, 107 pages, 19,90€

(c)Marie-Hélène Prouteau

On peut lire le début de ce livre en cliquant ici.

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