Témoignage. Je vous écris de la prison de Silivri, à Istanbul

17 août 2017

Actualités

Les onze collaborateurs de Cumhuriyet emprisonnés. Dessin paru en Une du quotidien turc le 28 janvier.

Plusieurs journalistes et collaborateurs de Cumhuriyet sont jugés à partir de ce lundi 24 juillet en Turquie. Parmi les accusés, l’avocat et patron du journal, Akin Atalay, dont nous republions ici une lettre ouverte écrite depuis sa prison.

Au centième jour de sa détention, Akin Atalay, avocat et président du conseil d’administration de la société éditrice de Cumhuriyet, avait fait parvenir au journal ce message. Il avait été publié par Courrier International dans l’hebdomadaire du 23 février, un numéro dont le quotidien emblématique turc était l’invité spécial. 

Les beaux jours sont devant nous, mes amis, les jours ensoleillés 1. Aujourd’hui est mon centième jour. Cent jours que je suis avec mes collègues derrière les barreaux. Être en prison sous l’état d’urgence, cela signifie des conditions de détentions plus rudes, plus de privations, plus d’injustice, plus de tracas.

Une semaine se compose de cent soixante-huit heures. L’une de ces heures se passe en compagnie de mes avocats (sous l’œil vigilant d’un gardien). Une autre est consacrée à nos familles, avec qui nous communiquons par téléphone interposé, séparés par une vitre épaisse. Les cent soixante-six heures restantes, nous sommes en cellule en compagnie de nos deux codétenus. Toute communication avec l’extérieur est prohibée.

Mais à cet égard les membres de Cumhuriyet sont mieux lotis que bien d’autres. Depuis les premières heures de notre détention, nous avons le journal et son soutien sans faille. Nous avons nos familles et nos amis. Nous avons nos amis députés du CHP [social-démocrate] qui viennent nous rendre visite dès qu’ils le peuvent, et des centaines d’avocats qui attendent leur droit de visite. Nous avons également la chance de lire le courrier que nous adressent nos proches et que publie le journal. Les mots nous manquent pour dire l’ampleur de notre gratitude. Nous tenons à remercier nos familles, nos amis, notre journal pour leur soutien sans faille dans cette épreuve.

Nous n’avons rien à nous reprocher. Nous n’avons jamais fauté, ni légalement ni moralement. Nous n’avons jamais été liés à quelque entreprise criminelle que ce soit, nous n’avons commis aucune faute et n’avons été les dupes de personne [Erdogan estimant quant à lui avoir été “trompé” par le mouvement Gülen, devenu la bête noire du régime.] Mis en cause par un homme [le procureur Murat Inam] qui confond la charge de procureur avec celle d’inquisiteur, lui-même suspecté par la justice d’appartenance au mouvement güleniste, nous tenons ferme dans notre combat, qui n’est pas contre la justice mais contre l’inertie de la justice.

La justice et le droit ont été détournés et mis au service du pouvoir. Nous sommes incarcérés en raison de nos activités journalistiques, pour avoir usé de notre devoir d’expression et de critique. Un juge, un procureur qui ne respectent ni le droit ni l’humanité sont aussi néfastes pour la société qu’un religieux privé de croyance et d’amour en Dieu l’est pour la religion. Voilà l’état de la justice et du droit dans ce pays. Mais cela n’aura qu’un temps. Nous autres détenus sommes la poignée de terre que l’on jettera sur le cercueil de cette période d’injustice. Les beaux jours sont devant nous, mes amis, les jours ensoleillés. Salut fraternel à tous.”

 


Akin Atalay

 

Bloc no 9 du centre pénitentiaire de Silivri

(1) Le début du texte fait référence à un célèbre poème de Nazim Hikmet : “Aujourd’hui c’est dimanche. / Pour la première fois aujourd’hui / ils m’ont laissé sortir au soleil, / et moi, pour la première fois de ma vie, / m’étonnant qu’il soit si loin de moi / qu’il soit si bleu / qu’il soit si vaste / j’ai regardé le ciel sans bouger. / Puis je me suis assis à même la terre, avec respect, / je me suis adossé au mur blanc. / En cet instant, pas question de gamberger. / En cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme. / La terre, le soleil et moi. / Je suis heureux.”
Nazim Hikmet, Il neige dans la nuit et autres poèmes, Gallimard, 2002

Akin Atalay

 

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