Torture et massacre au Mexique: lettre d’une correspondante, Françoise Roy

18 novembre 2014

Actualités

Pourquoi Julio César Mondragón, normalien, a-t-il été torturé à mort ? 

Par Sayuri Herrera Román, collaboratrice de la section juridique du Centre des droits de l’homme Fray Francisco de Vitoria O.P. A.C.  

Julio César Mondragón Fontes, étudiant à L’École Normale rurale d‘Ayotzinapa, a perdu la vie lors du massacre d’Iguala [survenu en Septembre 2014]. Il n’a jamais été livré à un groupe criminel, comme ce qui est arrivé, de façon présumée, à ses 43 compagnons, encore portés disparu aujourd’hui. Il s’est fait arrêter, et il a été torturé et exécuté sur place par la police municipale. Pour Julio César, il n’y a pas eu de compassion. Mais justice sera faite.

Le message

Pourquoi Julio César Mondragón, normalien, a-t-il été torturé à mort?Julio César Mondragón Fontes, étudiant à L’École Normale rurale d‘Ayotzinapa, a été assassiné durant le massacre d’Iguala. Il n’a jamais été livré à une cellule du crime organisé, comme ce qui, de façon présumée, est arrivé à ses 43 compagnons, encore portés disparu aujourd’hui. Son cadavre n’a pas été caché, mais exposé, abandonné dans une rue d’Iguala. Le visage écorché vif, les yeux crevés [il avait les orbites vides lorsqu’on l’a retrouvé]. Bientôt cette image a commencé à circuler dans les réseaux sociaux, car quelqu’un, et j’ignore qui, a pris une photo qui en un rien de temps est devenue publique. Le message était passé.Il est important de récupérer les significations inscrites dans le corps de Julio César, un message que ses tortionnaires se sont bien chargés de nous adresser depuis le moment où ils l’ont tué. Cette forme de meurtre, la technique utilisée, n’a pas été pratiquée et prévue afin de ne pas être vue. C’est pourquoi on n’a jamais caché le cadavre et on l’a abandonné en public, dès que la photo a été prise et reproduite.

Les tortionnaires

La torture a pris des proportions telles qu’elle est devenue un instrument du gouvernement. Élément que nous ne devrions pas ignorer. Les techniques de torture sont enseignées, manufacturées et exportées d’un pays à l’autre. Il y a un apprentissage de la torture, un entraînement à cet égard, et les « experts » proposent leurs services de « formation » d’un gouvernement oppressif à l’autre. La torture généralisée répond clairement à un enjeu politique et économique, et elle n’est pas seulement de nature psychologique. L’analyste Raúl Ortega Páramo, dans son article « La torture, antipode de compassion », fournit de précieux indices que nous comprenions l’ampleur de la tragédie à laquelle nous sommes confrontés, ainsi qu’un contexte pour signaler la responsabilité de l’État mexicain dans la pratique de la torture, et en outre, dans son utilisation, car elle est générée à différents niveaux de hiérarchie et acquiert différentes dimensions. Ce faisant, l’État crée des conditions favorables à la massification de cette pratique. Páramo signale :« Les explications au niveau de la psychopathologie individuelle ne réussissent pas à caractériser la personnalité du bourreau. Aucune explication unique n’est suffisante parce qu’en réalité, la personnalité du tortionnaire correspond à un type particulier de société, à laquelle il se confond (…). Si quelque chose caractérise ce genre de personnalité, c’est précisément qu’elle n’est pas antisociale mais précisément un produit net de ce type de société ». La société qui crée des conditions favorables à la torture est celle où les gens sont instruits pour se faire la concurrence, une société qui fait la promotion de l’égoïsme, de l’obéissance aveugle, de l’autoritarisme et de la violence. Il ne fait aucun doute que toutes ces caractéristiques sont présentes au Mexique d’aujourd’hui.D’autre part, le spécialiste stipule que: « L’hypothèse fondamentale, la condition centrale pour que la torture soit torture, c’est que l’autre soit à ma merci. La disponibilité forcée de l’autre est certainement une condition préalable à la torture. Dans la mesure où la situation d’impuissance totale est établie, l’invitation / la séduction de la torture aura son champ d’action ».Les Mexicains sont vulnérables et sans défense contre ses pouvoirs arbitraires et oppressifs comme le crime organisé, la police, l’armée et la bureaucratie, c’est-à-dire face à l’État en soi. Ce phénomène est dès son établissement, affirme Páramo, torture en processus d’éclosion et institutionnalisée: l’arbitraire des autorités, l’abus de pouvoir, le mépris pour les droits et la dignité de la part des dirigeants est l’anti-chambre de la torture, elle est l’abus de pouvoir poussé à l’extrême. Forts de ces vulnérabilités, qui bien sûr étaient présentes à Iguala, les tortionnaires ont fait circuler leur message. Selon l’article du psychanalyste précité, le tortionnaire « vise principalement à afficher et à démontrer qu’il est incontestablement le plus fort. Voilà son objectif principal, bien que cet objectif puisse être masqué par la rationalisation d’excuses telles que « Je le fais pour donner des renseignements utiles à l’État », « Je ne fais qu’obéir, faire mon devoir, défendre les valeurs de la civilisation occidentale ». La torture exige une idéologie. « La pratique de la torture ne peut être autre chose que la réalisation ultime de l’utilisation du pouvoir. La torture est la pratique ultime de la puissance totale. Les tortionnaires sont, par définition, puissants, sinon ils ne sont pas tortionnaires», ajoute Ortega Páramo.Pour Julio César, il n’y a pas eu de compassion. Mais il y aura justice.

Les fonctionnaires

La torture et l’exécution extrajudiciaire de Julio César Mondragón Fontes est un crime de lèse humanité, un crime qui par sa nature offense l’humanité dans son ensemble, il s’agit d’un crime d’État. Et il l’est à bien des égards. Par la génération des conditions sociales en vigueur pour sa pratique, par son impunité ainsi que par le fait qu’il en soit l’auteur, qu’il soit celui qui dans la pratique commet l’acte. C’est ainsi que la délimitation des responsabilités s’échelonne depuis la police locale jusqu’au maire et son épouse, pour toucher le gouverneur de l’État de Guerrero, l’armée, le pouvoir judiciaire de la Fédération, leu Congrès et le Président de la république qui est aussi le commandant en chef des forces armées, Enrique Peña Nieto. Le gouvernement mexicain, plutôt que d’affronter les cartels, a agi de connivence avec eux et, en revanche, il fait taire les victimes, les défenseurs des droits de l’homme, les journalistes et les médias. Au Mexique, il y a une guerre, une guerre que le PRI [à savoir, le parti gouvernant], dans son ascension au pouvoir, a essayé de dissimuler. Une guerre qui adopte le même slogan que celui qui a prévalu autrefois en tant que stratégie d’État au Salvador: « unis l’un contre l’autre pour en finir avec eux ». Un terrorisme de contre-insurgence, répressif. Les cartels et le gouvernement, les partis eux aussi (PRI, PAN, PRD) sont « unis les uns les autres » pour détruire le peuple.

L’amour

L’image saisissante qui circulait sur les réseaux sociaux n’a pas tardé à arriver sous les yeux de Marisa, épouse de Julio et mère de sa petite fille, Melisa Sayuri, âgée d’à peine 3 mois. Marisa et l’oncle de Julio, Guillermo Fontes, se sont rendus à Iguala pour identifier et prendre possession du cadavre brisé, blessé, souillé, de ce jeune étudiant de 22 ans qui est mort dans son désir d’être un enseignant. Le médecin légiste et d’autres bureaucrates ont expliqué la cause du décès: « Il a été écorché vif ». Cette affirmation est confirmée, entre autres, par le fait que son cadavre avait les dents serrées et les mâchoires crispées. La douleur qu’il a subie a dû être inimaginable. La veuve et l’oncle du défunt sont partis d’Iguala discrètement et en vitesse. Une fois chez elle, la famille a organisé les funérailles et s’est mise à prier la neuvaine; la pierre tombale de Julio a été dressée le 9 octobre. Les amis et parents qui le connaissaient bien disent de Julio qu’il était courageux, dévoué, déterminé, et ils ne doutent nullement que dans la mêlée il aurait pris les devants, mais « parce que ces gens étaient armés et agissaient en groupe, ils ont réussi à le mettre en morceaux! » « Qui a torturé à mort Julio César? Qui donc l’a tué? », a demandé Marisa, les larmes aux yeux, au président Enrique Peña Nieto lors de la réunion tenue le mardi 28 octobre. Le Président n’a pas répondu à sa question.  

Mémoire, Vérité, Justice

Après la neuvaine avec laquelle la famille a fait ses adieux à Julio, Marisa a reçu chez elle la visite inattendue du personnel du gouvernement du Guerrero ; pour « réparer les dégâts », ces gens ont pris soin de lui remettre un chèque de dix mille pesos (735 dollars). Un tel geste, une telle ignorance, une telle incompétence, sont une offense, et ils sont profondément dommageables.  Le mal commis contre le normalien, contre sa famille, contre le peuple mexicain, est un mal profond, et la dette encourue est historique : c’est celle de la vérité, de la justice, de la mémoire. Telle est la dette acquise par ceux qui ont accomplis ces actes. Comment vont-ils faire pour la repayer ? L’État est tenu d’éliminer les conditions qui favorisent la pratique de la torture, à savoir, de l’empêcher. Il est tenu de mettre fin à l’impunité et de se transformer. La réparation doit partir d’une revendication éthique et juridique qui passe par la poursuite de la vérité concernant ce qui est vraiment arrivé [ce soir-là] à Iguala et qui implique de punir les responsables; en termes matériels, cela veut dire réparer les dommages qui ont été causés, le projet de vie qui a été coupé court, et pas seulement celui de Julio, mais aussi celui de sa femme et de sa fille : tout cela devrait faire l’objet d’un dédommagement ou de frais de restitution qui correspondent aux normes internationales appropriées aux cas de remboursements. Nous aussi, hommes et femmes, nous pouvons réparer le tort qui a été fait. Nous pouvons réparer à chaque pas que nous faisons pour exiger que règne la justice : nous pouvons réparer quand nous affrontons le message de terreur qui a été inscrit sur ​​le corps de Julio : et nous continuons à avancer à chaque poème écrit, à chaque collecte offerte avec affection, par le biais de la mémoire que nous gardons de ce qui est arrivé, par la transmission et le décompte de la vérité. Pour Julio César Mondragón Fontes et les 43 normaliens portés disparus, ni pardon, ni oubli.

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