LETTRE DE MARS/AVRIL 2014 DE JOHN RALSTON SAUL, PRÉSIDENT INTERNATIONAL, AUX MEMBRES DU PEN

25 avril 2014

Publications

Chers membres du PEN, chères amies, chers amis,

         J’espère que vous n’aurez pas objection à ce que je vous envoie une lettre mensuelle un peu plus personnelle. Je viens, pour la première fois depuis un quart de siècle, de rentrer de Birmanie, qu’on appelle maintenant Myanmar. J’y étais allé souvent à partir de 1980 et dans les années ’80, sous divers prétextes, et j’ai écrit au sujet de situations terribles qui y prévalaient. La dictature militaire, au pouvoir depuis 1962, avait poussé un pays naturellement riche vers la pauvreté. Elle avait d’une certaine manière effacé la Birmanie de la carte du monde. C’était difficile de s’y rendre, légalement ou illégalement. Le séjour le plus long qui était permis était d’une semaine. Rangoon tombait en ruines. Presque personne n’écrivait sur la situation, ni dans les médias, ni dans des livres; tout juste une poignée de Birmans en exil, comme Wendy Law-Yone; un journaliste suédois basé à Bangkok, Bertil Lintner; et quelques autres, dont moi. Aucun d’entre nous n’était le bienvenu après la publication de quelques articles critiques. Cette visite récente était donc tout à fait différente. J’ai rencontré celle qui fut un ancien cas d’Écrivain emprisonné, Aung San Suu Kyi, et j’ai eu de longues discussions substantielles avec de hautes personnalités de l’état. Plus important encore, j’ai passé de longs moments avec les membres de notre remarquable nouveau centre PEN Myanmar, dirigé par le Dr Ma Thida, un autre ancien cas du PEN, tout comme Myo Myint Nyein et Nay Phone Latt, tous les deux membres du conseil du Centre.

         Il n’y a aucun doute que les choses ont bien changé. Il y a des publications et des éditeurs indépendants. Il y a de nouvelles routes, de nouveaux immeubles, y inclus une capitale toute nouvelle, et divers investissements, dont plusieurs par des exilés revenus.

         La liberté d’expression est bien évidemment un des éléments les plus délicats et les plus fondamentaux de toute civilisation. Il lui faut des lois justes, un gouvernement qui sait se dominer, des structures publiques fortes et une mise en application des lois indépendante.

         L’an dernier, le Cercle des éditeurs du PEN International a tenu un atelier à Rangoon pour aider les éditeurs émergeants du Myanmar. Ce mois de mars, nous avons à nouveau soulevé cette question. J’étais accompagné de John Makinson, le président du conseil de Penguin Random House, de Jo Lusby, directeur de Penguin en Chine, et pour une partie du temps de Marketa Hejkalová, de Hejkal éditeurs, membre du Board de PEN International.

         Il est devenu évident, suite à notre réunion avec les éditeurs birmans, qu’ils se sentent retenus dans leurs efforts par un manque de traducteurs littéraires – que ce soit vers ou à partir des langues internationales ou pour les langues intérieures. Il existe des programmes d’aide à la traduction et nous sommes convenus de les explorer. Nous avons aussi passé une journée avec les membres du PEN pour entendre parler de leur situation ; nous remercions le British Council pour son assistance.

         Ma Thida, m’a amené à l’hôpital rencontrer U Win Tin., le grand journaliste qui avait passé dix-neuf ans de sa vie en prison dans des conditions épouvantables pour le rôle qu’il avait joué dans le lancement du mouvement pour la démocratie en 1988. Âgé de 84 ans, calme, s’exprimant avec une clarté optimiste, il a été un remarquable modèle pour d’autres activistes. Pour nous tous. Il y a quelques instants, en écrivant ces mots au sujet de mon court séjour au Myanmar, j’ai appris qu’il venait juste de mourir. Et pourtant son visage est encore imprimé dans mon esprit comme exemple de l’un des rares humains dont la force de caractère, la solidité morale et la limpidité intellectuelle lui ont permis de s’élever au dessus de la souffrance et être ainsi capable de rester fidèle à son parcours.

         L’une des plus importantes initiatives du PEN Myanmar est d’organiser des visites par petits groupes dans des villages et des villes pour encourager les écrivains du lieu à venir dans un lieu public et lire leurs textes. Nous nous sommes rendus sur la plateforme d’un camion jusqu’à Shwepyitha Township. Une petite bibliothèque remplie de femmes et d’hommes, vieux et jeunes. Nous étions assis sur des nattes, les jambes repliées. L’une après l’autre des personnes se levaient, plusieurs d’entre elles qui n’avaient jamais sans doute pensé qu’il serait possible de se tenir debout et lire devant un public. Ce fut le moment le plus émouvant et, oui, la plus exaltant, de mon séjour au Myanmar. Les gens sont sans doute las de m’entendre répéter que la littérature et la liberté d’expression, c’est la même chose. Inséparables. Et que la liberté d’expression concerne l’écriture autant que la lecture, écouter autant que parler. Et voici que tout cela se retrouvait au même endroit, dans cette petite bibliothèque d’une ville de la province birmane.

*     *     *

         Nous avons pris l’avion jusqu’à Naypyidaw, cette nouvelle capitale plutôt surréaliste. John Makinson, l’Ambassadeur du Canada, Mark McDowell, Nandana Sen et moi avons eu une réunion avec le Ministre de l’information, Aung Kyi, et le vice premier-ministre, Ye Htut. L’un et l’autre sont des personnalités de premier plan dans les changements qui se passent. Aung Kyi a été le premier interlocuteur gouvernemental auprès de Aung Sang Suu Kyi. Et Ye Htut est un porte-parole du gouvernement, constamment engagé dans les discussions publiques. Ce fut une réunion longue et complexe. Les messages apportés par PEN International visaient des problèmes liés à la loi sur la Presse et la récente loi sur les Imprimeurs et les Éditeurs, dans le contexte d’une loi sur le libelle criminel basé sur une loi britannique qui date de 1861. Le libelle ne devrait pas être une offense criminelle. Il est important d’avoir une loi d’accès à l’information. La loi sur le copyright est faible. Il faut que le Myanmar signe la loi internationale sur le copyright. Quatre journalises ont été arrêtés dans des circonstances confuses, au titre d’une loi sur le secret qui existe depuis 1923. Il faudrait tout simplement laisser tomber cette cause. Et nous avons discuté longuement l’interdiction de l’accès à Rohengya où il y a des problèmes ethniques et de violence. Sur tous ces fronts, il y a eu entente ou mésentente. Mais ça a été un échange correct et nous allons continuer de faire pression dans ces domaines. Notre message principal est que les réformes sont bonnes quand elles sont justes, claires, fermes. La transparence, c’est la clé.

         Finalement, nous avons eu une bonne réunion avec Aung San Suu Kyi, dans ses bureaux du parlement. Il y a bien sûr maintenant une multitude de sujets politiques sur la table. Mais comme j’avais été impliqué dans la défense initiale de son cas quand elle avait été détenue pour la première fois, j’ai eu le sentiment que cette réunion bouclait la boucle.

                  Ce qui va se passer maintenant est une question bien distincte. Nous devons tous faire attention de ne pas tirer des conclusions hâtives sur ce qui se passe au Myanmar. On ne saurait nier qu’il y a eu d’énormes améliorations. Par ailleurs, l’armée n’a cédé aucun élément essentiel du pouvoir. Alors les choses pourraient aller dans un sens ou dans l’autre. Nous avons l’obligation de poursuivre notre travail avec nos collègues sur place afin de consolider des lois justes appliquées d’une manière impartiale. Et la transparence.

*     *     *

         De Rangoon, je me suis rendu à Bangkok, pour visiter notre Centre PEN Thaïlande et rencontrer quelques membres de la nouvelle génération d’écrivains thaïlandais.

         Mais d’abord quelques mots sur une des plus remarquables personnalités de Thaïlande, dont je suis devenu ami il y a presque quarante ans. On dit de Sulak Sivaraksa qu’il est la figure de proue du Engaged Buddhist Movement du Sud-Est asiatique. C’est un superbe écrivain sur la philosophie Bouddhiste tournée vers la justice sociale et la paix. Au cours des décennies, il a été arrêté, il est tombé en disgrâce, il a couru de grands risques pour s’élever contre des dictateurs, il a été en exil, il a été injustement accusé par des hommes forts militaires et, bien sûr, il a été membre honoraire du PEN. Il vit à Bangkok mais par chance il se trouvait à Rangoon quand j’y étais, célébrant son 83e anniversaire. Il continue d’être toujours aussi vigoureux, toujours prêt à parler et à écrire en faveur de causes qui reprennent les idées de la charte de PEN. Toujours inflexible, irrépressible. Et j’ai eu l’honneur de prononcer le toast en son honneur lors d’une célébration qui lui a été consacrée par la personnalité littéraire birmane, Ko Tar.

         À Bangkok, j’habitais le bidonville de Klong Toey chez le père Joe Maier, le merveilleux prêtre des taudis qui travaille avec des moines bouddhistes et des imams depuis un demi siècle dans cette énorme zone portuaire. Il a créé le premier hospice pour les victimes du SIDA en Thaïlande, il dirige des écoles, des programmes de santé. Avant tout, il a toujours été au coté de ses gens. Il publie aussi des histoires au sujet des habitants des bidonvilles.

         Grâce à l’éditeur Trasvin Jittidecharak, j’ai pu converser avec quelques uns des jeunes écrivains, traducteurs et éditeurs qui ont réussi en Thaïlande, dont Uthis Haemamool, récemment devenu éditeur de The Writer, un important magazine littéraire. Parmi les autres qui étaient là, il y avait Zakariya Amataya, Pahd Pasiigon et Anuk Pitukthanin. Le lendemain, je me suis réuni avec le PEN thaïlandais. C’est un centre occupé qui centre son action sur la critique littéraire et joue un rôle dans l’attribution d’un important prix littéraire, le S.E.A. Write Award. Depuis un temps, la direction du Centre a été assumée par des universitaires. J’ai eu une fascinante conversation avec le président actuel, le Professeur Trisilpa Boonkhachorn. Nous avons discuté de l’importance de développer une approche régionale qui engagerait les PEN de Thaïlande, du Cambodge et du Myanmar. Il existe un besoin énorme de coopération et d’appuis mutuels. Il y a des questions de réfugiés, des questions de liberté d’expression, des défis de traduction, un besoin d’échanges et d’autres types d’appui réciproque. Les centres du Myanmar et du Cambodge sont pleinement engagés au niveau international et nous espérons que le PEN thaïlandais emboitera le pas grâce à un mélange équilibré d’écrivains, d’éditeurs et d’universitaires de toutes générations pour traiter des grandes questions littéraires essentielle de la liberté d’expression.

Avec mes salutations les plus amicales.

John Ralston Saul
Président international

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