Lettre de juin 2015 de John Ralston Saul Président de PEN International

20 août 2015

Actualités

Le 09 juillet 2015

Chers membres du PEN, chères amies, chers amis,

Aux yeux de bien des gens qui n’appartiennent pas au monde des écrivains, éditeurs et traducteurs – que ce soit de livres, dans les médias, les blogs ou pour l’écran – nous semblons vivre des vies bien contradictoires. Tout ce que nous faisons, c’est écrire et parler, et pourtant, plus que tout autre groupe, on nous tue, on nous emprisonne.

J’ai beaucoup pensé à cela, au pouvoir du langage, il y a quelques semaines lors des longs débats à la réunion du Comité de la Paix à Bled et à celle du Comité des écrivains emprisonnés (Comité de défense des écrivains persécutés) à Amsterdam. Forcément, des débats prolongés. On ne peut résumer facilement les questions de littérature et de liberté d’expression. Et ce ne sont pas non plus des produits de consommation qu’on peut vite mesurer et lancer sur le marché. Il n’y a que rarement des solutions concrètes pour mener sûrement à la libération de prison de quelqu’un. Et pourtant, nous faisons libérer des gens, nous les maintenons en vie, nous les aidons à s’exiler et à reconstruire leur vie.  Nous  changeons la vie des étudiants grâce à la littérature. Et nous arrivons à convaincre les gouvernements de promulguer des lois et de les mettre en application. Et nos membres, chacun à sa façon, font de la littérature.

À Bled, une partie des débats a eu à voir avec la manière qu’ont la technologie, les aspects politiques de l’information et la surveillance de changer le rôle des écrivains dans la société. Il y aussi eu un merveilleux moment où des poètes de la région de Gorizia – une petite minorité slovène en Italie – ont lu leurs poèmes. Un rappel de l’importance des différences culturelles qui n’ont rien à voir avec la taille d’un groupe ou toute forme de pouvoir.

À Amsterdam, à part l’étude, pays par pays, de l’état de la liberté d’expression, il y a eu des discussions substantielles au sujet des droits des LGBTQI qui sont de plus en plus attaqués – des discussions menées par Pablo Simonetti, du PEN Chili, Damir Arsenijevic, du PEN Bosnie, Beatrice Lamwaka, du PEN Ouganda et Babak Salimi Zadeh de l’Iran.

Il y aussi eu des discussions complexes sur ce qu’on appelle souvent la ‘période post-Charlie-Hebdo’, auxquelles a participé Zineb El Rhazoui, qui travaille chez Charlie Hebdo. Nous avons dû une fois de plus nous obliger à un débat sur le langage haineux, je dis ‘obliger’ parce qu’il n’y a pas de réponse facile. Et ceux qui réclament à voix haute des lois claires sur le discours haineux ressemblent trop souvent à ceux qui souhaitent que les lois réduisent la liberté d’expression. À Amsterdam, nous nous sommes demandé s’il y avait un droit à choquer ou offenser et s’il devrait exister un droit à ne pas être choqué ou offensé. Masha Gessen a brillamment résumé la question : même s’il y avait un droit à ne pas être choqué ou offensé, cela n’accorderait à personne le droit de tuer celui ou celle qui aurait commis l’offense.

Il n’y a bien sûr aucun droit à ne pas être choqué ou offensé – que ce droit soit  religieux ou séculier. Ne pas être d’accord, ce n’est jamais une position confortable ou qui rassérène. La liberté d’expression exige de supporter bien des choses.

Cette réunion du WIPC/CODEP à Amsterdam était par ailleurs la dernière présidée par Marian Botsford Fraser, une présidence qu’elle a exercée ces six dernières années avec force et efficacité.

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Pendant que j’étais en Slovénie, j’ai eu une réunion intéressante avec le Président de la République, Borut Pahor. Hori Takeaki, Andrei Kurkov, Marjan Strojan, présidente sortante du PEN Slovène, Tone Peršak, président du comité des Écrivains pour la paix et Edvard Kovac m’accompagnaient. Nous avons parlé de l’initiative européenne du PEN (initiée par le PEN allemand) au sujet de la crise des réfugiés.
L’Union européenne a d’ailleurs adopté notre proposition de créer un fonds pan-européen pour répartir les coûts et donc les destinations des réfugiés. Malheureusement, la proposition est trop vague et on lui a prévu des sources de financement bien trop minces.
Nous avons aussi remis au président slovène copie de notre déclaration sur le copyright et lui avons expliqué que PEN considère maintenant que les attaques contre le copyright sont devenues des attaques contre la liberté d’expression.

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Entre Bled et Amsterdam, je suis allé en Suisse avec Michael Guggenheimer et Adi Blum du DeutschSchweizer PEN Zentrum au Festival, ¨Journées Littéraires de Soleure¨ pour discuter publiquement de l’état de la liberté d’expression. Elle est toujours attaquée, certes, mais nous vivons une époque particulièrement dangereuse. Il va falloir élever plus souvent la voix, et plus fort, pour contrer  une atmosphère de panique poussée par la politique et qui permet aux gouvernements de gruger la liberté d’expression au nom d’une définition aberrante de la sécurité publique.

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Nous le répétons encore et encore, la vaste majorité des écrivains tués et emprisonnés et flagellés le sont aux mains des gouvernements, des soldats, de la police, des entreprises, du crime organisé et de diverses combinaisons de ces forces. Il n’y en a qu’une faible minorité qui le sont par des extrémistes religieux de quelque type que ce soit. Nous devons faire face à toutes ces puissances du désordre, dont celle de la religion, mais nous ne devons pas perdre de vue ceux qui sont les principaux coupables.

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Il y a quelques jours, je suis allé à Paris avec Carles Torner et Romana Cacchioli pour une rencontre avec la nouvelle Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Mme Michaëlle Jean, son conseiller Jacques Bilodeau et le nouvel administrateur, Adama Ouane. Comme vous le savez, l’OIF nous a apporté son appui depuis quelque temps, plus particulièrement en Afrique francophone. Nous espérons élargir cette coopération. Vous pensez bien que Mme Jean est arrivée en fonction avec de nombreuses nouvelles idées et il est certain qu’elles sont proches des  nôtres.
Bien des choses ont déjà été faites en coopération avec la Francophonie. Récemment, l’OIF nous a appuyés dans l’effort de développement de Centres PEN spécifiques au Mali et en Mauritanie. Nous espérons que la candidature de ces deux nouveaux centres sera présentée au Congrès de Québec.

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En vue de cela, Carles et Romana viennent de se rendre à Bamako et à Nouakchott pour échanger avec ces groupes et ils sont revenus impressionnés par leur engagement envers les principes du PEN dans des pays qui sont la proie d’une grande instabilité. Carles et Romana ont aussi passé plusieurs jours au Sénégal avec les membres du PEN sénégalais, dont le nouveau président intérimaire, Moumar Guèye. Je sais que Carles vous donnera plus de détails sur cette question dans sa prochaine lettre aux membres.

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Lors du même séjour à Paris, nous avons eu une bonne réunion avec la Directrice générale de l’UNESCO, Mme Irina Bokova. L’UNESCO a depuis les six derniers mois pris un certain nombre de bonnes initiatives sur la jeunesse, l’extrémisme et l’Internet. Et nous en sommes aux derniers stages d’un intéressant projet avec l’UNESCO, visant à développer l’édition dans les langues minoritaires au Kenya, en Haïti, en Serbie et au Nigéria.

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Tout est maintenant en place pour le 81e Congrès du PEN international à Québec, du 13 au 16 octobre, 2015. Un intéressant programme littéraire est prévu, dont une attention particulière portée sur les écrivains autochtones. Et Margaret Atwood, Robert Lepage, Russell Banks, Joseph Boyden, Dany Laferrière et Yann Martel seront présents. Cela va être un congrès très important en ce qui concerne la traduction et les traducteurs et traductrices. Et il y aura bien sûr des élections, dont celle à une nouvelle présidence.
Jetez un coup-d’oeil sur le site du  Congrès : www.penquebec2015.org

Le P.E.N. Québec n’a pas ménagé ses efforts pour organiser un congrès diversifié et enrichissant. Et tout cela a lieu au centre de cette ville historique. Ce qu’il y a de formidable au sujet du vieux Québec, c’est que c’est petit. On peut facilement marcher d’un endroit à l’autre. Le Centre organisateur s’est aussi assuré d’offrir divers hôtels à des tarifs très différents. Québec est l’une de mes villes favorites, autant pour son histoire que pour sa beauté, mais aussi pour son effervescence culturelle. J’ai bien hâte de vous retrouver à Québec et je sais qu’Émile Martel et les autres membres du P.E.N. Québec seront enchantés de vous souhaiter la bienvenue.

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Entretemps, quatre autres écrivains ont été tués au Mexique – Ismael Díaz López, Gerardo Nieto Álvarez, Juan Mendoza Delgado et Filadelfo Sánchez Sarmiento. Quatre assassinats en deux semaines.  On voit là la continuité d’une situation qui dure depuis une décennie. Une même manifestation de corruption, d’impunité et de violence. La même inaction de la part des autorités. La même indifférence de la communauté internationale. Tout cela nous rappelle constamment l’état de siège auquel font face la liberté d’expression et les droits des citoyens en cette époque de faiblesse morale et éthique dans les classes dirigeantes; des personnes qui semblent avoir troqué les droits et la protection des citoyens  contre les mécanismes du commerce, les questions de la dette et une tendance vers des solutions autoritaires. Nous allons parler de tout ça à Québec.
Avec mes salutations les plus amicales.

John Ralston Saul
Président international

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