Arrêtons-nous, et pensons – fort ! – à dix fois une victime de ceux qui s’imaginent être propriétaires de la vie.

22 novembre 2015

Actualités

Allocution de René-Daniel Dubois, animateur de la 16e édition de Livres comme l’air.

Photo:  Jean-Guy Thibodeau, photographe du Salon du Livre de Montréal

Mesdames, messieurs, soyez les bienvenus à cette 16e édition de Livres comme l’air.

Livres comme l’air… 16e édition, donc. Parce qu’il le faut. Ce soir, comme d’autres avant eux l’ont fait chaque année depuis l’an 2000, dix écrivains québécois vont lire la dédicace d’une de leurs œuvres à un écrivain ou une écrivaine à qui ils ont été jumelés, dix « jumeaux » emprisonnés quelque part dans le monde pour délit d’opinion. Privés de liberté, donc, pour avoir écrit des choses dont les autorités prétendent qu’ils ou elles n’avaient pas à les écrire ou à les dire – pour avoir exprimé des idées réputées ne pas avoir à être pensées et encore bien moins énoncées.

Regardez cette chaise. En apparence, elle est vide. Mais en fait, vous en avez sans doute rarement vu face à face de plus encombrée. Elle représente l’écrivaine ou l’écrivain absent – absent de la place publique, arrêté, accusé, emprisonné, parfois privé du moindre contact humain, torturé ou battu.

Cet écrivain est absent de la place publique, mais pas de nos pensées. Sur cette chaise, depuis l’an 2000, l’un après l’autre, cent cinquante livres dédicacés par leur auteur ont été déposés. Cent cinquante. À la fin de notre soirée, il y en aura eu cent soixante. Cent soixante fois quelques lignes, tracées au début d’un livre, disant « Je pense à toi… même si je ne te connais pas personnellement ! », « Même si je ne t’ai jamais vu », disant « Je t’en prie, tiens bon ! » Et ces livres ont ensuite été envoyés à leurs destinataires.

Parmi les 150 écrivains à qui ils étaient destinés, 86 ont par la suite été libérés – 86, plus de la moitié. C’est fort loin d’être suffisant, bien sûr… mais c’est énorme. Pensez-y : 86 libérations ! 86 hommes et femmes retrouvant leurs proches, leur mari, leur épouse, leurs enfants, leurs parents, leurs amis. Retrouvant le ciel au-dessus de leur tête. Et leurs livres. Oh, ce n’est pas la tenue de Livres comme l’Air qui, à elle seule, les a permis, ces libérations, mais ce que nous avons fait par simple devoir humain depuis quinze ans et que nous allons refaire ce soir représente un maillon dans une chaîne de gestes, une pression supplémentaire exercée sur les gouvernements des pays visés. Et dans une chaine, tous les maillons comptent.

Il faudra bien que vienne un jour aux Humains la pensée qu’il est extrêmement étrange qu’il faille tenir une cérémonie comme celle qui, ce soir, commence à peine. Il faudra bien qu’un jour nous ayons honte, devant ceux qui nous suivront, d’avoir si longtemps accepté de vivre dans un monde où une cérémonie pareille était une nécessité.

Ce n’est peut-être pas pour demain, mais d’ici là, pour eux, pour elles, résistons de notre mieux aux innombrables appels à la sauvagerie, sous toutes ses formes. Rappelons-nous que l’humanité vit… un humain à la fois. Je le répète : l’humanité vit… un humain à la fois.

Arrêtons-nous, et pensons – fort ! – à dix fois une victime de ceux qui s’imaginent être propriétaires de la vie.

René-Daniel Dubois

 

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